Claude Lorent, "Effacement", in La Libre Belgique, 10 mai 2006

Ne retenant pour peindre que les valeurs et non les couleurs fondues en des monochromes généralement sombres, Bernard Tullen, le Belgo-Suisse né en 1960, fixe des images dont la réalité passée est déjà devenue incertaine si l'on en juge par le léger flou et l'imprécision qui les caractérisent. Des images à sauver comme les biens précieux d'une mémoire visuelle oublieuse. Et ce n'est pas tant la technique, nonobstant assez époustouflante, qui importe ici que les choix effectués par l'artiste et le sens même de chacune des peintures autant que de l'ensemble.

S'opère d'abord un arrêt sur l'effacement progressif inévitable des réalités. Les détails qui constituent chaque peinture, mis bout à bout, tracent une histoire sélective sur ce que l'artiste retient du monde à travers la surabondance d'images proposées chaque jour par les médias.

La distance prise, la transcription en une certaine uniformité, la relégation de l'anecdote pour elle-même, engendrent une universalité du propos et donnent aux sujets valeur de référence. La peinture, en imposant cette présence des images interprétées, piège le temps, porte le regard à l'essentiel, c'est-à-dire à la pensée forcément critique et force la mémoire.