Dominique Legrand, "Les fragilités essentielles de Bernard Tullen" in Le Soir, 12 août 2009

Pour la première fois, photographies et encre de Chine accompagnent le geste de peindre les limites lisibles. A Stavelot, l'artiste du regard Bernard Tullen dévoile les mirages de l'image. Une superbe exposition.

Simplement épinglée sur le mur blanc, une grande encre de Chine capte de plein fouet regard et émotion. Un grillage, une coulée de lumière comme l'éclat foudroyant du soleil au travers d'un taillis…
« Un sacré défi, confie l'artiste belgo-suisse Bernard Tullen. Tout est parti d'une de mes photographies, un instant qui se différencie des autres. Impossible de transposer son omniprésence, ni à l'huile ni à la gouache. Quand j'ai choisi l'encre de Chine, ce contraste effrayant du blanc et du noir, je savais que je me lançais dans un travail nouveau. J'ouvrais une porte. »

Ce jardin d'Alice, Tullen y pénètre sans effraction, avec ce souci de la construction de l'image absolue, un travail au scalpel sur la projection de la photographie sur papier, une application de scribe, une recherche du point de fragilité, aux limites de la lisibilité. A ce flou qui rend le réel plus visible – à la manière des postimpressionnistes, comme on le retrouve dans la très belle série de petites photographies Blow Up –, l'artiste du regard et du mirage confronte un travail subtil.

Le noir est une couleur dominatrice, féconde, fertile, originelle. Dans le sillage d'Henri Michaux, l'encre de Chine se prête à des effets de densité et de lumière. Il ne s'agit pas de laisser parler la matière comme langage de création ainsi que le fait trop souvent l'art actuel.

Le simplisme brutal de l'encre n'est qu'apparence pour nous envoûter dans les volutes et les torsions que la main de l'homme ou la force de la nature ont infligées au treillis. Le mouvement jaillit de l'immobile. C'est le chemin vers lequel Bernard Tullen aime mener ses pas, chantre d'une fidélité distanciée où l'on croise la distorsion et les métamorphoses du processus du voir.

Né à Genève en 1960, Bernard Tullen vit et travaille en Suisse. C'est un des fidèles de la galerie Triangle Bleu, où il expose ses effacements du réel depuis un peu plus de dix ans. Chaque fois, la fascination est au rendez-vous, fruit d'une pensée plastique sans cesse remise à l'épreuve. Intitulée Images/Mirages, cette exposition-ci poursuit le tracé de réappropriation de l'image, que ce soit ces photos anodines de voyants, pixélisées au paroxysme de la caresse brutale et révélatrice de la gouache, ou la fantastique série des pavots, capsules d'échappatoire ou de déliquescence, tiges dressées du magma abstrait comme autant de piliers d'une cathédrale. Dans cet ensemble subtilement accroché, des photographies végétales surgissent comme œuvres en soi et non plus comme clés du processus de décantation picturale. « Pas d'effets de lumière artificielle, aucun trucage, défend l'artiste. Mes photographies sont des tableaux. » Avec cette maîtrise du flou et du détail sublimé qui attisent le réel, Tullen propose ici une exposition fascinante et poétique. Sourdes ou maintenant éclatantes comme dans la série Blow Up ou les récentes impressions végétales – toujours sous le voile qui montre plus qu'il ne dissimule –, les œuvres choisies délivrent tour à tour leur magie unique, cette intensité de la transparence.