Ileana Parvu, notice "Bernard Tullen", in Artistes à Genève, octobre 2010


Le passage d'une représentation de l'objet à une réflexion sur les modalités du surgissement de l'image, la toile qui fait partie d'un ensemble de six tableaux de même format, le met bien en évidence : les pavots ne sont que l'ombre d'eux-mêmes. Si l'on entrevoit des fleurs, on croit avoir affaire moins à des tiges, des feuilles et des capsules qu'à leur ombre portée. Cette évanescence du motif semble se situer aux antipodes du travail pictural que Bernard Tullen a consacré à l'objet dans les années 1980. Là comme ici, il s'agissait pourtant de s'interroger sur ce qu'il en est de la matérialité de ce dernier quand il se fait image. Pour émerger et se dresser sur leur tige rectiligne, les pavots quittent le magma de la partie intérieure du tableau où figuration et abstraction se trouvent confondues. Un effet de profondeur finit par se dégager de la succession rythmée des capsules – même s'il est sans cesse mis en question par le bas de la toile qui ramène au plan l'ensemble de la composition. On ne se trompe sans doute pas en décrivant les six tableaux comme des vues sur des champs. Plus de dix ans après la série des Terres vagues, Tullen visite à nouveau le genre du paysage. Si les toiles issues d'une déambulation dans la campagne de Verdun et animées des souvenirs de récits de la première guerre mondiale, comportent une partition entre terre et ciel, la composition descend ici sous la ligne d'horizon et nous plonge à l'intérieur de la vue.