catalogue galerie Michel Föex, 

Myriam Poiatti, octobre 1998



Pourtant, dans tous les cas, le signe repose sur une dialectique de la présence et de l'absence.
Serge Tisseron, Le bonheur dans l’image

La tentation est grande face aux travaux de Bernard Tullen de faire acte d'écriture. Mais non pas d'écriture qui fournirait une didascalie, une seconde main qui guiderait le regard de l'amateur, mais écriture poétique, en marge de la peinture. Parce que probablement les toiles de Bernard Tullen reposent sur un réel phantasmé, elles agissent - ou s'insinuent – immédiatement dans notre imaginaire et déclenchent un processus de rêverie.
Ce n'est pas la moindre des qualités du travail de Bernard Tullen d'ouvrir ainsi les vannes d'un dialogue intimiste. Il permet de plonger dans les surfaces brumeuses pour en cueillir l'essence mélancolique qui découle de l'emploi exclusif de deux couleurs – terre d'ombre olive et terre d’ombre naturelle. Cette polychromie sourde structure les composantes formelles. Elles sont imperceptibles dans un premier temps, elles émergent peu à peu de la brume terreuse. Le regard absorbe alors la succession des couches de pigment travaillées à l'huile qui sont à l'origine de paysages avec partition horizontale constante il y a peu, et de formes anthropomorphes aux contours fuyants aujourd'hui.
Par un travail sériel – le motif traqué par la matière – Bernard Tullen décline les composantes d'un réel qui se dérobe à une définition formelle unique, définitive. La mémoire de l'artiste infiniment projette sur la toile ou le papier les contours d'une présence et les ombres d'une absence. L'image tour à tour se dévoile ou se résorbe dans une matière picturale aux épaisseurs variables, parfois griffée ou grattée pour être recouverte d'une couche aux tonalités différentes, mais qui conserve la trace d'une intention précédente. Dans les créations récentes, le souvenir des paysages ancestraux s'atténue pour n'en maintenir qu'une ultime réminiscence par le choix des teintes de terre ; elles laissent émerger un nouveau langage, constitué d'éléments graphiques qui structurent la masse picturale. Cette écriture participe à la tension entre présence et absence ; en mettant au jour ce que la peinture recouvre, elle transforme le support en un palimpseste, témoin d'une démarche rigoureuse qui se poursuit sans jamais renier les expériences antérieures.




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